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présentation du nouveau plan de nantes monumental

par Gilles Bienvenu

 

« Tout le monde connaît le plan de Paris, représentant non seulement le tracé de la ville, mais encore ses monuments dessinés en perspective ; ce plan ainsi fait a rendu de grands services. M. E. Sternheim, directeur des Plans monumentaux de France, a repris la même idée, mais en la complétant par une innovation qui consiste à reproduire, en plus des monuments publics, toutes les usines et principales maisons de commerce, de sorte que, en quelques minutes, l’œil peut apprécier l’importance industrielle d’une cité. »

 

Ces propos sont reproduits à l’envi par la presse de province qui, en 1894, fait état des démarches entreprises auprès des Chambres de commerce par l’Administration des plans monumentaux de France, « publication déposée pour toutes les villes de France »1. La société compte sur l’intérêt qu’éprouveront les Chambres de commerce pour la publication d’un plan monumental, industriel et commercial pour emporter l’adhésion au projet des entreprises industrielles et commerciales auprès desquelles elles auront diffusé l’idée. Ainsi, elle fait publier dans la presse locale les passages les plus enthousiastes de leurs lettres de réponse. Les plans serviront à la promotion générale de l’économie locale ; ils serviront en outre à la publicité de chaque entreprise contributrice qui peut se signaler plus particulièrement à ses clients et partenaires, comme le fait la Maison Théophile Guillon sur l’exemplaire conservé au Musée d’histoire de Nantes.

 

Théophille Guillon

 

Un même titre générique couvre la collection, l’exemplaire qui nous intéresse est intitulé Nouveau plan monumental de Nantes et de Chantenay-sur-Loire (industriel et commercial). C’est au mois de mars 1894 qu’est sollicité le président de la Chambre de commerce de Nantes, Jean-Baptiste Rivron, auquel sont envoyés des exemplaires de plans déjà publiés. Le plan de Nantes sort de presse vraisemblablement à la fin de cette année. Sa facture est similaire à celle des autres plans de la collection : un plan de la ville en légère anamorphose, simulant une vue à vol d’oiseau, la représentation en vue cavalière des principaux monuments, églises, palais de justice, hôtel de ville, musée des Beaux-arts en construction… ainsi que celle des principales entreprises industrielles et commerciales.

 

plan découpé

 

Donner à voir ses bâtiments est pour un industriel une bonne publicité à l’attention de ses clients et de ses fournisseurs, à l’instar de ce qui se pratique pour les en-têtes de papier à lettre. Le plan de Nantes se distingue par l’ajout en encart du plan de la partie sud de la commune limitrophe de Chantenay, sa partie industrielle, et le renvoi dans les marges des vignettes figurant les industries de ce Bas-Chantenay, avec celles des communes du sud de la Loire, Saint-Sébastien ou Vertou. Un autre ajout illustre un aménagement de l’estuaire de la Loire qui doit beaucoup au zèle du président Rivron, à la suite de Babin-Chevaye : le canal maritime de la Martinière. Il s’agit d’une réduction de la grande aquarelle conservée au Musée d’histoire de Nantes qu’avait commandée la Chambre de commerce à l’architecte Émile Libaudière pour l’Exposition universelle de 1889. Cette vision paysagère du canal achevé précède de quelques années son ouverture à la navigation en 18922.


Les noms des différents intervenants qui participent au plan sont indiqués : les monuments et établissements répartis sur le plan ou alignés en vignettes sont du dessin d’E. Rémy ;

le graveur, H. Rollet, et l’imprimeur lithographe, Émile Dufrénoy, sont parisiens3 ; l’éditeur est local, selon l’habitude des Plans monumentaux de France. Sous la direction de MM. Sternheim et Bolandard, la société s’est assuré la collaboration d’un éditeur nantais, Théodore Veloppé. Successeur de Jules Forest qui publiait depuis les années 1830 le plan de Nantes dressé par le conducteur des ponts et chaussées Jouanne, le libraire éditeur en publie les actualisations successives depuis le début des années 1870, avant de le reprendre à son compte en 1910, le plan incluant désormais le territoire de Chantenay à l’ouest et Doulon à l’est, communes annexées à Nantes en 1908. Le plan monumental couvre exactement le territoire représenté sur les éditions de 1887, 1889 et 1892 du plan Jouanne, soit, pour le nord de la Loire, le territoire circonscrit par les nouveaux boulevards de ceinture, excluant à l’est les parties encore rurales de Doulon, et au sud du fleuve une étroite bande allant de l’hôpital Saint-Jacques au village de Trentemoult.

 

La transcription du plan en anamorphose veut donner l’illusion d’une vue à vol d’oiseau. Les vues aériennes publiées à la fin des années 1840 par Félix Benoist, Alfred Guesdon et Jules Arnoult, le dernier poussant l’allusion jusqu’à figurer un ballon au-dessus de la ville, s’inspiraient des désirs que donnaient les progrès de l’aérostation et les débuts de la photographie : voir la ville du ciel, fiction encore exploitée par l’affichiste F. Hugo d’Alesi en 1888. Pris du sud, selon les normes désormais admises de la cartographie urbaine (le nord en haut de la page), le plan monumental ne s’inspire cependant d’aucune de ces vues aériennes obliques, prises de l’est ou de l’ouest de la ville.


Le Nouveau plan monumental de Nantes et de Chantenay-sur-Loire (industriel et commercial) est représentatif de cette période de la IIIe République où les maires chefs d’entreprise (Charles Lechat, 1874/1881, Mathurin Brissonneau, 1881, Édouard Normand, 1885/1888, Alfred Riom, 1892/1896) supplantent en nombre ceux issus du barreau (Georges-Évariste Colombel, 1881/1885, Ernest Guibourg de Luzinais, 1888/1892). Il n’a pas comme les plans Jouanne, ou encore comme le plan levé en 1877 sous la direction de l’architecte-voyer en chef Antoine Demoget, pour objet de donner à lire l’espace urbain, ce qui nécessite une représentation géométrale où chaque rue, chaque place, chaque îlot est projeté sur un plan horizontal dans ses justes proportions selon les techniques mises au point par les géomètres depuis le 17e siècle. Il s’agit pour ses promoteurs d’établir une nomenclature des établissements industriels et commerciaux, de les hausser au niveau des monuments incontestables que sont les cathédrales, les hôtels de ville, les musées… et de les situer dans la ville. Parsemant le fond du plan de vues cavalières des établissements retenus, ceux des industriels souscripteurs, le plan monumental donne une illusion de perspective. Le renouvellement de cet archaïsme se double d’un second : la disposition de vignettes en marge, tels qu’en portaient au 18e siècle les plans de ville, « enrichissements » destinés à égayer une lecture peut-être trop aride pour un grand public non encore habitué à l’abstraction du géométral.

 

Le plan rend compte du développement industriel à la toute fin du 19e siècle. Le centre de la ville est, à peu d’exception près, vierge d’industrie. Celle-ci s’est développée le long de la ligne des ponts, au fil des voies d’eau – la Loire et les canaux aménagés dans les îles – et à proximité des lignes de chemin de fer. Elle s’est agglomérée dans la prairie au Duc, dans l’île Gloriette, dans le quartier de Launay et à la Ville-en-Bois, ou encore au sud du bourg de Chantenay, près de la Loire. Les quelques implantations proche de la gare d’Orléans sont loin d’égaler celles de la praire au Duc, aux abords de la nouvelle gare des chemins de fer de l’État. À côté de la métallurgie et des usines d’engrais et de produits chimiques, l’industrie alimentaire, conserverie et biscuiterie, avec les fabriques de boîtes de fer blanc corrélatives, raffineries de sucre, usines de traitement de produits exotiques, huileries et savonneries, traitent les productions de l’arrière-pays agricole ou découlent de la traditionnelle activité commerciale maritime de Nantes comme, en amont de la chaîne, les deux sites de chantiers navals de Chantenay et de la prairie au Duc. Filatures, tissage et usines de chaussures forment un autre pôle, de même qu’un important secteur de brasserie, distillerie et fabrique de liqueurs…


Cependant, si le canal maritime de la Martinière témoigne des efforts déployés pour conserver à Nantes sa fonction portuaire, le système des canaux encore visible dans la prairie au Duc vit ses derniers moments avant son comblement au début du xxe siècle, le comblement du canal de Chantenay sur la rive droite achevé pour sa part dès 1895. La prégnance des voies de chemin de fer dans le paysage rend compte de la suprématie qu’a acquis cet autre mode de transport. Alors que le canal maritime est depuis longtemps fermé à la navigation, alors que deux bras de Loire ont été comblés, ce n’est plus tant une représentation réaliste des bâtiments industriels qui importe avec le « plan industriel et portuaire » de Nantes composé par Jorj Morin en 1958 que l’évocation symbolique des activités. Si eau et rails restent présents, on sent prévaloir le transport par voie de terre. L’entrée de ville se fait alors par des routes où les panneaux du syndicat d’initiative proclament : « Nantes, son château, sa cathédrale, ses musées, son port ».

 

 

Gilles Bienvenu
Enseignant à l’école nationale supérieure d’architecture de Nantes
Chercheur au laboratoire LAUA
Juillet 2014

 

 

1 On peut citer notamment le Bulletin officiel de l’exposition de Lyon, Universelle, Internationale et coloniale du 22 février 1894, p.7, l’Est Républicain (Nancy) du 19 juillet 1894, p. 2 ou L’Express du Midi du 20 septembre 1894, p. 3 (Toulouse). D’une même teneur, les insertions relevées pour l’année 1895 pour d’autres villes diffèrent quelque peu dans leur formulation.

 

2 Vision à l’opposé des photographies des ingénieurs des ponts et chaussées qui s’attachent à rendre compte des moyens modernes mis en œuvre dans le temps du chantier. Anne Vauthier-Vézier, L’estuaire et le port. L’identité maritime de Nantes au 19e siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007.

 

3 L’atelier installé en 1881 par Dufrénoy au n° 49 de la rue du Montparnasse abrite aujourd’hui la grande imprimerie d’art Idem. Les imprimeries Michard qui succèdent à Dufrénoy des années 1930 aux années 1970 étaient spécialisées dans les cartes géographiques, avant qu’en 1976 l’atelier soit repris par Fernand Mourlot sous les presses lithographiques duquel passèrent les œuvres de Matisse, Picasso, Miró, Dubuffet, Braque, Chagall, Giacometti, Léger, Cocteau, Dubuffet ou encore Calder (http://www.idemparis.com/fr/files/gimgs/fonds_dotation_imprimerie_montparnasse.pdf).