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commentaire du nouveau plan de nantes monumental

par Arnaud Biette

 

Ce plan, le premier mêlant l’industrie et la ville et qui sera suivi de plusieurs autres, est un outil de propagande pour la ville de Nantes et la Chambre de commerce qui l’encouragent, tout autant que pour les entreprises qui s’y présentent sous leur meilleur profil.
Les 66 vignettes gravées par E. Rémy représentent l’activité économique de ce que nous appellerions de nos jours le grand Nantes. En effet, les communes de Chantenay et de Doulon, qui ne seront rattachées qu’en 1908, ont été ajoutées au plan de masse avec un encart particulier pour Chantenay, grand centre industriel depuis le début du 19e siècle, dont les vignettes des usines sont positionnées dans les marges. On y découvre aussi quelques entreprises emblématiques du Sud-Loire, situées à Vertou, Rezé ou Saint-Sébastien.


Ces entreprises portent le nom des fondateurs et quelquefois de leurs descendants ou associés, s’agissant pour la plupart de sociétés familiales pour lesquelles l’emploi du terme de « Maison » ou « Manufacture » est fréquent. Sans être exhaustif, ce document donne une idée de la place remarquable de l’industrie dans la ville. Elle y côtoie aussi bien les édifices religieux que le lycée, les places publiques avec leurs monuments, les salles de spectacles et les musées, ainsi que les principaux bâtiments publics et les casernes. Les usines sont ici considérées comme des monuments de l’espace public ce qui explique que leurs façades sont souvent soignées, d’autant plus que leur parcellaire est assez modeste — sauf pour les chantiers navals réputés dévoreurs d’espace.

 

plan découpé

 

Mais encore…

 

La cheminée est toujours fumante dans un ciel nuageux, symbole de l’industrie triomphante et de sa pleine activité. Les abords des usines sont animés par des bateaux si elles sont implantées en bord de fleuve, par le train pour signaler le raccordement à la voie ferrée — témoin de modernité — ou simplement par des calèches et des personnages donnant une échelle flatteuse de l’ensemble industriel.


Les quartiers du port et des gares concentrent la majorité des implantations, puisque l’accès au domaine maritime et fluvial ainsi qu’à la voie ferrée est nécessaire aux flux de matières et de marchandises.


La ville peut être qualifiée d’ensemble industrialo-portuaire de première importance, avec près de 20 000 ouvriers pour une population de 114 000 habitants. Cette fin de siècle connaîtra un foisonnement de créations nouvelles qui ont forgé le paysage de la cité,

point d’ancrage de l’industrialisation de l’estuaire. Une image du canal maritime de la Basse-Loire, dit « Canal de la Martinière », du nom de l’écluse amont, est bien présente à la base du plan, démontrant l’espérance d’un renouveau du trafic maritime attendu depuis plus de 20 ans.
La parution du plan nous renseigne aussi sur des projets d’aménagement, comme le déménagement de Blanzy-Ouest à Chantenay, laissant à l’usine LU la possibilité de se développer à l’est de son premier bâtiment. De même, le Champ de Mars et l’abattoir sont projetés et leurs emplacements bien délimités.


Par ailleurs, on remarque que certains sites ont une occupation industrielle sur une longue période, avec des changements d’actionnaires et parfois d’activités. La comparaison avec des plans antérieurs nous permet de savoir par exemple que la savonnerie Biette qui occupe un site de 8 000 m² au sol et 20 000 m² de plancher, a succédé à une manufacture d’Indiennes (fin du 18e siècle) puis à la filature Guillemet (première moitié du 19e siècle) et enfin, à une fabrique de chandelles et bougies fermée en 1882.

 

Les filières

 

Ducasse et Guibal 1910

 

Une brève analyse par filière nous renseigne sur les caractéristiques du phénomène industriel local. Nous avons regroupé la soixantaine d’entreprises inscrites sur le plan en 5 grandes filières. L’agro-alimentaire avec 22 entreprises est la plus prolifique, suivie par la chimie (11), puis par la métallurgie-mécanique (9) et l’équipement de la personne

(9 également), puis par la production de matériaux, matières premières et le BTP (6). Enfin, nous présentons sous « divers » 5 autres établissements.

L’agroalimentaire est le secteur qui fera connaître la ville au-delà des mers. C’est un secteur jeune et très dynamique, avec tout d’abord 8 conserveries : Lechat-Philippe et Chesé, successeur de Philippe et Canaud (origine 1833 puis association en 1841), Louis Levesque et Cie (maison de commerce fondée en 1800, puis industrie à partir de 1844), Victor Tertrais, descendant du fondateur Laurent (1853*), Maurice Amieux et Cie, Fraisse et Cie, toutes deux issues d’Amieux et Carraud (1856), Cassegrain Père et Fils (1856), Arsène Saupiquet en 1877 (repris par Les Docks Nantais en 1891, et qui fédérera par la suite la plupart des acteurs de la conserve) et Bouvais-Flon (1878).

 

Ces industriels ont très tôt essaimé sur toute la côte atlantique, de la Bretagne au Portugal, afin de se rapprocher de la matière première comme les poissons. D’autres se spécialiseront dans les légumes (la carotte et le petit pois de Chantenay) et la viande, certains se diversifieront dans le chocolat, le riz et la moutarde tandis que plusieurs seront aussi armateurs.

 

Amieux Frères

 

La biscuiterie est une des spécialités nantaises avec la saga LU commencée artisanalement en 1846, qui hissera haut le pavillon de la ville gourmande dès 1885. On remarque Ducasse et Guibal (1891) qui ont repris Bugard (1880). Il faudra attendre encore un peu pour la BN (1896).

 

Le raffinage du sucre qui est depuis 1653 un pilier de l’industrie locale, se trouve dans une période difficile qui verra les familles nantaises perdre la main. Nous retrouvons Cossé-Duval et Cie (1837), spécialiste du sucre candi dont Nantes fut une capitale, Charles Pellerin (1856) reprenant quant à lui la raffinerie Beauséjour (1828),  E. Corhumel et Cie (1874) prenant la suite de la candiserie Lasnier et Larrey (1868), et enfin la plus importante, la raffinerie de Chantenay (ex-raffinerie Cézard de 1856, transformée en Société Anonyme dès 1886).

 

Les boissons sont aussi bien présentes, même s’il n’en subsiste plus beaucoup de traces de nos jours, avec 2 brasseurs : le Bavarois Eugène Burgelin (1837 puis il s’installe quai Saint-Louis en 1846 et dans la carrière Miséry en 1892) et l’Alsacien Eugène Schaeffer (vers 1871). Sont également présents 3 liquoristes dont E. Jousseaume (1837), E. Poulain Père et Fils (descendants d’une famille de liquoristes installée depuis 1830) et bien sûr Théophile Guillon  (maison fondée en 1805) qui apparaît comme le parrain de ce plan.

 

Enfin, 2 raffineurs de tapioca : Georges Billard fondé en 1879 (actuel Tipiak) et Eugène Bonnefon et F. Giton, successeurs vers 1885 de leur oncle Jacques Carrère (1860). Leur présence rappelle les liens entretenus avec les pays producteurs de manioc comme avec les colonies. L. Vaissier est un des nombreux huiliers de Chantenay connu pour son huile de table à base de lin et de colza (vers 1880).

 

Chimie

 

établissements Biette vers 1910

 

La chimie est aussi un secteur jeune et ambitieux avec les huileries-savonneries. Serpette, le véritable pionnier (1844) est sur le déclin. Sont visibles Talvande Frères et Douault (1877), Bonet-Huteau et Housset, dénommée aussi la Savonnerie de la Loire (1856 pour l’huilerie, puis 1875 pour la savonnerie). Alexis et Henri Biette, repreneurs d’une fabrique de bougies en 1882, deviennent les spécialistes du savon de toilette et ajouteront la parfumerie à leur catalogue sous la dénomination Savonnerie et Parfumerie Moderne.

 

Mais ce sont avant tout les engrais qui génèrent un trafic portuaire important, par l’importation du phosphate remplaçant le guano et le noir animal qui faisaient fureur dès les années 1820. Pilon Frères et J. Buffet (1835) en sont les précurseurs avec leurs 2 usines. Le plus gros du secteur sera R. Delafoy et Cie (1880) qui regroupe plusieurs confrères : Avril et Fitau (1873), Pretceille et Jouan (1884) ainsi qu’Olivier Pillet (1878), tous installés à Chantenay ou sur la Prairie-au-Duc pour cause de nuisances faites au voisinage.

 

entête engrais Delafoy

 

Ce secteur comprend aussi la Sté Veuve Paul Gondolo (vers 1880) pour l’extraction de tannin ainsi que la droguerie et la fabrication de produits chimiques et pharmaceutiques P. et E. Blanloeil Frères (vers 1850 puis 1870).

 

Métallurgie et de mécanique

 

Les usines de métallurgie et de mécanique — bien qu’elles aient fait la réputation de la ville — ne sont pas si nombreuses sur le plan alors qu’elles dominent en nombre d’emplois en raison d’un regroupement de leurs acteurs originaux. Les chantiers navals comme ceux d’Augustin Dubigeon (1738 à l’embouchure de la Chézine puis 1846 à Chantenay), les Forges et Chantiers de la Loire actifs depuis 1869 (devenus les ACL en 1881) et Prosper Sevestre qui prend la suite de son père Julien installé en 1844, font partie des pionniers. Manquent encore à l’appel les chantiers De la Brosse et Fouché (1895) qui deviendront les ACB en 1909.

 

Les ferblantiers qui alimentent les conserveries sont regroupés dans le quartier de la Ville-en-Bois avec Saunier-Tessier et Cie (1824), Firmin Colas et Cie (1851) et Dauché et Cie (1887).

 

Lotz fils ainé

 

La mécanique est liée aux raffineries et au machinisme agricole avant que de nouveaux débouchés comme le transport ne la favorisent à nouveau. On remarque dans ce secteur Henri et Octave Libaudière qui prennent la suite en 1889 des ingénieux Alliot dont l’activité remonte aux années 1830, et Paul Renaud. Lotz Fils de l’Aîné (1833) et les bien connus Brissonneau Fils et Alphonse Lotz (1841) complètent la liste de ces innovateurs.

 

Équipement de la personne

 

On y retrouve des fabricants de chaussures comme Suser (1854) qui avait aussi une tannerie  en bord de Sèvre (1848) et était devenu le premier contribuable de la région après la guerre de 1870, en fournissant l’armée. Gustave Lemoine (1881) sera un des entrepreneurs les plus en vue localement.

 

Y figurent aussi le fabricant de meubles François Leglas-Maurice (1787) et Louis Préaubert (décorateur), repreneur en 1877 de Poissonneau et Cie (vers 1830).

 

Le textile qui était le moteur économique de la ville au début du 19e siècle a encore quelques représentants comme De la Mothe-Bariller Frères dans le tissage (1894), Croux Frères qui ont repris vers 1890 la filature de laine et bonneterie Mathurin Leduc (1848) et A. Loyant-Péan, successeur des frères Péan (1835), cordiers, filateurs et fabricants de filets de pêche. Citons encore la filature de chanvre et de lin Roussel et Cie (1892) et la teinturerie Georges Ferrand (1878), installées récemment dans d’anciens locaux industriels.

 

Bariller Frères

 

Matériaux et BTP 

 

Nantes, n’ayant pas dans ses environs de forêt suffisant à ses besoins, est un grand port à bois d’importation depuis longtemps, notamment pour la construction navale et le bâtiment. Les principaux négociants et importateurs sont Ange Bossard et surtout Hailaust et Cie, dirigée par Georges Hailaust qui a repris en 1892 la société familiale créée en 1840. La papeterie Gouraud de Chantenay (1885) utilisait de grosses quantités de bois du Nord alors que son usine de Cugand (1869) fonctionnait encore au papier chiffon. De même, le principal fabricant de caisses en bois Pilard Fils (1855) fournissait en emballages la plupart des industries, surtout les conserveurs.

 

La ville, éloignée des centres nationaux d’extraction, est aussi devenue une tête de pont pour l’importation du charbon anglo-saxon, alors que la demande explose pour faire tourner les machines à vapeur qui se sont imposées comme force motrice et énergétique dans cette période. On retrouve la Cie des Charbons et Briquettes de Blanzy et de l’Ouest (1853 puis fusion en 1889) qui faisait venir son combustible du centre de la France et qui est alors en cours de transfert du quai F. Favre à Chantenay (1895).

 

Perdriel Frères représente le BTP (actuellement André TP) depuis 1863. Exploitant la carrière Miséry, il sera un des grands aménageurs de Nantes.

 

Divers

 

Pour terminer, on trouve le journal Le Phare de la Loire fondé en 1852, dirigé par Maurice Schwob depuis 1876, grand animateur de la vie locale, la Manufacture d’État des tabacs installée dès 1857, Jules Murié, fabricant de feutres pour les navires (1880), descendant d’une famille de cordiers bien connue à Nantes, sans oublier la poudrière de l’armée (implantée dès 1848) et les gares ferroviaires et maritimes structurant l’espace urbain.

 

Les enseignements à en tirer

 

L’agroalimentaire, dont dépendent la ferblanterie et une bonne partie de la mécanique, et la chimie deviennent les moteurs économiques de la ville et du port. Ils remplacent le textile en net repli et prennent le pas sur le négoce et les industries liées au commerce triangulaire qui avait fait la fortune des siècles antérieurs. Ce tissu économique dense repose toujours sur les forges de marine et les chantiers navals qui se maintiennent dans cette période de transition entre la marine à voile et le moteur thermique.

 

vue de Nantes

 

Cette image de la ville commerciale, portuaire et industrielle est complétée par la représentation des entrepôts nécessaires au transit des marchandises (entrepôts de la Chambre de commerce, entrepôts des Magasins généraux de Paris) ainsi que 2 moulins à vent sur la prairie d’Amont.

 

Cet ensemble dresse un portrait d’une ville qui a gardé sa trame originelle avec ses îlots, ses boires et ses nombreux ponts, mais qui est nouvellement tournée vers l’industrie de seconde transformation, de manière bien diversifiée, à l’image de la ville de Bordeaux.

 

Cela singularise radicalement Nantes des grands centres d’industrie lourde typiques du Nord et de l’Est de la France, qui enserrent leurs villes dans un carcan fumeux. Ici, la cohabitation des activités humaines semble apaisée entre fonctions de production, de commerce, de loisir et habitations. Au-delà des entreprises, ce sont leurs produits, reflet de leurs savoir-faire, qui ont fait le tour du monde comme les biscuits, le sucre, le tabac, les conserves, les navires et leurs apparaux, et tant d’autres, au point d’identifier la ville à ceux-ci.

 

Ce document est très riche d’informations et avec le recul, d’enseignements. Sa réédition en 2014, agrémentée de commentaires et analyses, se justifie par l’heureuse conjonction d’alors où l’industrie est  triomphante, le fait savoir et participe à remodeler la ville en profondeur. Une première réédition par l’association [E+pi] en l’an 2000, tirée à 500 exemplaires vite épuisés, avait déjà prouvé l’intérêt et l’attachement des Nantais à l’image de leur ville entreprenante.

 

 

Arnaud BIETTE

Juillet 2014

Merci à Jean-Yves Bellayer

 

 

*(les dates entre parenthèses sont les dates de création des entreprises sauf mention contraire)